Que veut dire » Jouer juste » au violon

Il n’y a, malheureusement ou heureusement, pas de réponse précise;tout dépend du contexte.

Le grand violoniste Jacques Thibault avait la réputation de ne pas toujours jouer juste mais comme le faisait remarquer un de ses illustres élèves, Ivry Gitlis en jouant  » le bémol plus bas »  il ajoutait de la couleur

Dans l’art du violon Laurent Korcia aime « le son un peu rauque » d’un Isaac Stern  qui « jouait faux mais sonnait juste ».

Nous ne parlons pas là de  violoneux amateurs mais de solistes internationaux et pourtant leur  intonation ne faisait pas l’unanimité

Nous allons donc essayer d’y voir un peu plus clair.

Les principaux systèmes acoustiques avaient été abordés dans l’article Acoustique dont voici un résumé succinct

Mais avant toute chose rappelons les sons harmoniques découverts par un acousticien sourd: Joseph Sauveur en 1701

Un son dit fondamental est accompagné d’autres sons plus faibles dont la fréquence est un multiple de la série des entiers :

Son fondamental multiplié par donne
  2 L′octave
  3 La Quinte
  4 L′octave
  5 La tierce Majeure

etc..(en faisant éventuellement les divisions par 2 pour rester dans l’octave)

Pour le violoniste ,altiste,violoncelliste ou contrebassiste
il y a trois choix.
    1. le système Pythagoricien

qui est basé sur la division d’une corde

    • par 2 qui produit l’octave

et par

  • 3
    qui produit la quinte

 

(En fait une 12ème qu’il faut diviser par 2 pour obtenir la quinte )
12 quintes dépassent légèrement 7 octaves ( si# est plus haut que Do)

    • L’octave est juste :c’est le point commun de tous les systèmes
    • Les quinte sont justes (sauf une)
    • La tierce majeure est trop haute (par rapport à la Tierce Naturelle (harmonique 5)

Il y a

  • une sorte de ton
  • une sorte de demi ton diatonique qui est très serré donc fortement attractif.
  • une sorte de demi-ton chromatique plus grand que le demi-ton diatonique.
  • un sorte de comma

 

  • le système de Zarlino

 

qui reprend les divisions de Pythagore et ajoute la division par 5 pour avoir la Tierce majeure « naturelle » de la série harmonique

Cet ajout va créer de grandes perturbations mais l′avantage est que les accords majeurs et mineurs sont purs (il n’y a pas de battements)

Cependant cet avantage est limité à 3 tierces; essentiellement aux 3 bons degrés en majeur.

Dans ce système,

  • Les octaves sont pures
  • les tierces d’une tonalité donnée également
  • seulement 4 quintes sont pures
  • Deux sortes de tons
  • deux sortes de demi-tons diatoniques
  • deux sortes de demi-tons chromatiques (plus petits que les demi-tons diatoniques)

Globalement les demi-tons sont très larges donc sans pouvoir attractif

  • Les deux tétracordes sont différents
  • les dièses et bémols n’ont pas de valeurs fixes (en fonction des enchaînements) mais les notes diésées sont plus basses que dans le système pythagoricien (l′inverse pour les bémols)
  • le Si# peut être plus haut ou plus bas que Do en fonction de l’enchaînement
  • il y a environ 10 sortes de comma

Ces inégalités rendent ce système impropre aux modulations

 

  • le système tempéré
    Mise à part l′octave, nous voyons que les intervalles justes interdisent la fermeture du cercle (que Si retourne à Do)
    L’octave a donc été divisée en 12 parties égales avec tous les intervalles un peu faux mais tolérables par l′oreille et permettant toutes les modulations,
    au détriment de la couleur.
    Il n’y a qu′une sorte de ton et de demi-ton(avec deux orthographes: diatonique/chromatique) et donc pas de comma.

 

Remarque
Ces 3 systèmes sont différents de la théorie issue du système Holder qui décrit les demi-tons diatoniques à 4 commas et demi-tons chromatiques à 5 commas. Le mode de calcul est autre  mais  les valeurs sont proches du système pythagoricien.

Il faut souligner que tous ces systèmes relèvent plus de modes de calcul que de phénomènes physiques.

De ce bref exposé on peut déduire quelques évidences

  • En solo,Pythagore est le plus naturel puisque l′accord de l’instrument se fait par quintes ou quartes (pour la contrebasse) et d′autre part le pouvoir attractif du demi-ton permet une ligne mélodique expressive
  • Pour un duo violon- piano,le système tempéré semble le meilleur choix car le piano est accordé selon le système tempéré pour limiter le nombre de touches (par exemple C#Db mème touche)
  • En quatuor,le choix va vers Zarlino car l′accord alto-violon en cordes à vide forme une sixte (13 ème) C-A trop basse et une tierce(17ème)  C-E trop haute . D′autre part la musique n’est, qu’en partie  harmonique.

Le « en partie » est important car on voit que ce système ne peut être utilisé seul.

Nous voyons que l’instrumentiste doit faire des choix

        • stratégiques selon la formation dans laquelle il joue.
        • des choix stylistiques: par exemple choisir le système de Zarlino pour ses demi-tons peu attractif dans une mélodie modale ou le système pythagoricien pour une mélodie brillante
        • des choix techniques: Paganini accordait le Sol un quart de ton plus haut ce qui adoucit les tierces/sixtes comme dans le début du Caprice 21 mais, bien qu’il y ait un rapport, nous sortons de notre sujet.
          Mais qui dit choix dit risque de critiques
        • En adoptant le système tempéré c’est  beaucoup moins risqué mais on perd la personnalisation: Toujours dans l’art du violon,Isaac Perlman semble regretter les générations précédentes dont les  solistes avaient tous un son différent.

Ceci dit il faut relativiser le rôle de ces systèmes dans le travail

d′intonation.

En effet,

  • Ces systèmes sont théoriques,basés sur des calculs pouvant donner des résultats différents selon l′approche mathématique
  • L′oreille,qui fonctionne sur des fonctions logarithmiques,présente un certaine tolérance aux petites différences de fréquences :la discrimination est de l’ordre d’un Hertz pour les oreilles entraînées mais les dissonances n’apparaissent qu’au delà de 5 hertz
  • La pratique quasi systématique du Vibrato atténue les différences d’écart d ′autant que la plupart des commas sont dans les limites discrimination de l’oreille – dissonance
  • la dynamique a également une influence sur la justesse mais négligeable dans l’étendue des fréquences  usuelles d’une mélodie.

En dehors des systèmes acoustiques il faut également discuter d’autres paramètres .

    • Les harmoniques    De la même manière qu’on  utilise les cordes à vide pour contrôler sa justesse ,on peut utiliser les harmoniques naturels . Je voudrais faire remarquer que les harmoniques d’une corde donnée forme l’accord parfait majeur en juste intonation , s’agissant d’une division de corde . Une note jouée correctement entre en sympathie avec les harmoniques des autres cordes. On remarque dans
      exercices que  seules 4 notes ne sont pas concernées (si on néglige les sauts d’octaves)-  en effet la quinte devient fondamentale sur la corde adjacente-                                         mais grâce au

 

  •  Troisième son de Tartini nous pouvons compenser les manques. Il peut être utile d’enchaîner  plusieurs intervalles ,notamment en alternant tierce-sixte,pour faire ressortir ce « son fantôme ». Ce conseil de Léopold Mozart  montre bien la difficulté de percevoir ce son.Dans l’enchaînement regroupant les divers intervalles pour un son donné on y retrouve  la logique de Sevcik.

Conclusion

Comme pour l’harmonique 7, le 3ème son de Tartini n’est pas très scientifique dans le sens  où il est difficilement reproductible mais  sa recherche est une manière de soigner l’intonation et la recherche d’un joli son.